Est-ce que Vermeer trichait?
J’ai lu un texte de Simon Sinek récemment. Pas sur le leadership pour une fois. Sur Vermeer.
Oui, le peintre hollandais du 17e siècle. Celui qui capturait la lumière comme personne. On a passé 400 ans à répéter que c’était un génie du pinceau.
Sauf qu’une théorie a fini par sortir. Vermeer utilisait peut-être un dispositif optique. Une lentille, un miroir, quelque chose pour aller chercher une précision franchement difficile à obtenir à main levée.
Un gars a décidé de vérifier. Tim Jenison, un inventeur, même pas peintre. Il a reconstruit l’outil, il s’est enfermé des mois, et il a fini par peindre une copie quasi parfaite d’un Vermeer.
Il y a un documentaire là-dessus, Tim’s Vermeer. Je l’ai pas encore regardé, et il date de 2013, alors je suis loin d’être à l’avant-garde sur ce coup-là. C’est le texte de Sinek qui me l’a fait découvrir, treize ans plus tard. Mais l’histoire m’a accroché tout de suite.
La réaction a été pas mal unanime :
Ah. Donc il trichait.
Je vais être honnête, mon premier réflexe a été le même. Un petit pincement. Genre, ah, c’est moins impressionnant que je pensais.
Puis j’ai réalisé que la toile, elle, n’avait pas changé. Elle est exactement la même qu’il y a quatre siècles. Même lumière, même composition, même silence.
C’est notre regard qui a changé.
On attribue le talent à ce qu’on voit
Voilà ce qui m’intéresse là-dedans.
Une toile montre le coup de pinceau. Elle ne montre pas les six mois passés à décider quoi peindre. Elle ne montre pas le choix de la fenêtre, l’attente de la bonne lumière, les vingt cadrages rejetés.
Alors on crédite la main. C’est la seule partie du travail qu’on peut voir se faire.
Le jour où on apprend que la main était peut-être assistée, on a l’impression qu’il ne reste plus rien. Parce qu’on n’avait jamais compté le reste.
Je vous laisse deviner à quoi ça me fait penser.
T’as-tu utilisé Copilot ou Claude pour ça?
Je l’entends souvent. Et il y a presque toujours quelque chose dans le ton. C’est rarement une vraie question, c’est une évaluation.
On récompense l’effort visible
Prenez deux personnes devant le même problème.
La première y met dix heures. Ça paraît. On la voit travailler, on sent l’effort, on la trouve dévouée.
La deuxième règle la chose en vingt minutes, parce qu’elle a vu ce problème-là trente fois et qu’elle a su exactement quoi demander à l’outil.
Devinez laquelle des deux passe pour la plus sérieuse.
Un livrable produit en vingt minutes par quelqu’un qui a vingt ans de métier, ce n’est pas de la triche. C’est vingt ans plus vingt minutes.
Sauf que les vingt ans, on ne les voit pas. Comme le choix de la fenêtre chez Vermeer.
On a déjà vu ce film-là
La calculatrice n’a pas tué les mathématiciens. Excel n’a pas fait disparaître les comptables, il a créé le contrôleur financier. La CAO n’a pas remplacé les ingénieurs.
Chaque fois, l’outil a déplacé où se trouve la valeur. Il ne l’a pas éliminée.
Ce qui est différent cette fois, c’est la vitesse. On a eu vingt ans pour digérer le tableur. On a eu à peu près vingt mois pour les modèles de langage.
Nos critères d’évaluation, eux, n’ont pas eu vingt mois pour s’ajuster. Ils datent d’avant.
Ce que ça donne concrètement
On mesure la vitesse, alors que la vitesse est rendue gratuite. On applaudit le volume, alors que n’importe quel modèle sort cinquante pages en trente secondes. On demande « ça t’a pris combien de temps? » quand la vraie question est « comment t’as su que c’était la bonne affaire à faire? ».
J’écrivais ailleurs que produire du contenu et décider ce qui mérite d’être dit sont deux métiers différents. Celui-ci en est le corollaire : si on continue d’évaluer le premier métier, on va perdre les gens qui font le deuxième.
Les organisations qui investissent massivement dans la technologie sans investir dans le jugement de leur monde vont produire plus vite du contenu que personne n’a pris le temps de penser. Puis elles vont se demander pourquoi la transformation ne lève pas.
Retour à Vermeer
Il a peut-être utilisé une lentille. Probablement, même.
Mais quelqu’un a décidé où la placer. Quelle scène valait la peine d’être peinte. Où couper le cadre. Quelle lumière attendre, et combien de temps.
Ça, c’est l’expertise. Et ça n’a jamais été un “given”.
Attention, ça veut pas dire qu’il faut tout faire à l’IA. Il y a des affaires que je refuse encore de lui donner, et savoir lesquelles fait partie du travail.
Mais notre regard sur ce qui a de la valeur, lui, va changer. Il a déjà commencé.
Je vais finir par le regarder, ce documentaire. Si vous le faites avant moi, écrivez-moi ce que vous en avez pensé. Je suis curieux de savoir si votre premier réflexe est le même que le mien.
Bonne semaine!