Tokenomics : la nouvelle monnaie de l'IA, expliquée

Par Mis à jour le 5 min de lecture
Pièces d'euro en l'air, juste avant de tomber sur une table.

Un jeton, ça mange quoi en hiver?

Je viens de recevoir mon relevé de carte de crédit, avec une ligne « forfait IA, illimité ». Illimité. Le mot le plus mal élevé du secteur des télécoms, ressuscité pour l’IA vingt ans plus tard.

Ça me ramène à mon premier forfait cellulaire, ado : 200 minutes de jour, soir et fin de semaine illimités. Illimité, sauf que ma mère payait le compte, et qu’il y avait quelque part une politique de « juste usage » en petits caractères, celle qui fait que le réseau se met à vous brasser passé un certain seuil, sans jamais vous dire c’était quoi le seuil.

L’IA fait exactement la même chose aujourd’hui, avec un mot encore plus laid pour le dire : tokenomics.

OK… Mathieu, un nouveau mot en -omics, exactement ce qui manquait au vocabulaire corporatif.

Je sais. Mais celui-là mérite cinq minutes, parce que la plupart des dirigeants à qui je parle pensent encore payer pour un modèle. Ils payent pour des jetons. Ce n’est pas la même conversation, et ça change ce qu’on regarde le jour où la facture inquiète.

Un token, ce n’est pas un mot

Première chose à désapprendre : un jeton n’est pas un mot. C’est un fragment, parfois un mot au complet, parfois un bout de mot, parfois juste une espace ou un signe de ponctuation. « Anticonstitutionnellement » ne fait pas un jeton, il en fait cinq ou six selon le modèle. Même « chat » avec une espace devant et « chat » sans en sont deux, pour la machine.

Ça a l’air d’un détail de plomberie. Ça ne l’en est pas un. C’est l’unité sur laquelle tout se calcule : le prix, la taille de la fenêtre de contexte, la latence. Quand un fournisseur annonce une fenêtre de 200 000 jetons, il ne vous dit pas combien de pages vous pouvez lui envoyer. Il vous dit combien de ces fragments-là il peut garder en mémoire avant de commencer à oublier le début de votre conversation.

L’illimité qui ne l’est jamais vraiment

Revenons à mon forfait cellulaire d’ado, en sachant d’avance que la comparaison boite.

Un forfait télécom vend une promesse simple : passé un certain nombre de minutes ou de gigaoctets, soit ça coûte plus cher, soit ça ralentit. Un forfait IA « illimité », mettons, en fait autant, sauf que l’unité qu’on rationne n’est pas des minutes, ce sont des jetons, et le chiffre n’apparaît nulle part sur la facture. Quelque part dans les conditions d’utilisation dort un plafond de requêtes ou de jetons, passé lequel vous basculez vers un modèle moins capable, ou vous attendez votre tour.

Et voici où la comparaison boite pour de vrai : personne ne négocie son forfait cellulaire ligne d’affaires par ligne d’affaires. Votre utilisation de l’IA, elle, varie d’une équipe à l’autre par un facteur de cent, parfois mille. « Illimité » cache cette variance-là aussi bien qu’il cache le plafond.

L’asymétrie que personne ne voit venir

Un jeton en sortie coûte de trois à cinq fois un jeton en entrée, chez à peu près tous les fournisseurs. La raison est simple : générer du texte demande plus de calcul que d’en lire. Un modèle qui « réfléchit » avant de répondre facture ce raisonnement au tarif de sortie, même si vous ne voyez jamais ces jetons-là passer.

Et les modèles n’ont pas de mémoire. Ils font semblant. Chaque tour d’une conversation renvoie tout, du début : le system prompt, l’historique au complet, les résultats des outils déjà appelés. Posez la même question une deuxième fois dans un fil de discussion déjà long, et cette deuxième fois coûte plus cher que la première, même si la question est identique, parce que le modèle relit toute la conversation pour pouvoir vous répondre. Sur un agent qui enchaîne les appels d’outils, ce n’est plus une croissance qui s’additionne, c’est une croissance qui se multiplie.

Pourquoi les dirigeants doivent comprendre cette mesure-là

Vous n’avez pas besoin de savoir compter des jetons vous-même. Mais si vous êtes celui ou celle qui signe le contrat, ou qui approuve le budget d’un projet d’agents, il y a trois raisons de comprendre au moins le principe.

La première, c’est que « illimité » est une décision de tarification, pas une description technique. Derrière chaque forfait tout-compris, quelqu’un a fait un pari sur votre usage moyen, et ce pari a un plafond. Le jour où votre organisation dépasse ce pari, vous ne le saurez pas en lisant le contrat, vous le saurez en voyant les réponses ralentir ou se dégrader.

La deuxième, c’est que les jetons sont la seule unité qui traverse toutes vos décisions d’architecture. Un system prompt trop verbeux, une conversation qu’on ne résume jamais, un document collé au complet dans le contexte : ce sont des dépenses, choisies par quelqu’un dans votre organisation, presque toujours sans que personne ne s’en rende compte sur le coup.

La troisième, et c’est la plus importante : le jour où quelqu’un vous demande d’approuver un budget IA, la bonne question n’est pas « combien coûte le modèle ». C’est « combien de ces jetons-là sont vraiment nécessaires pour ce qu’on essaie de faire ». Personne d’autre que vous ne va poser cette question à votre place.

La monnaie a changé. Ça vaut la peine de savoir ce qu’on dépense, avant de savoir combien.

Bonne semaine!